Maltraitance infantile : quand le cerveau révèle les mécanismes de la résilience face à la dépression
17 février 2026


17 février 2026
La maltraitance durant l’enfance augmente fortement le risque de dépression à l’âge adulte, sans pour autant condamner toutes les personnes concernées. Au Centre de neurosciences intégratives et cognition à Paris, l’équipe d’Elsa Isingrini cherche à comprendre pourquoi et comment certains cerveaux résistent. Une exploration scientifique des mécanismes de la résilience, au cœur d’un enjeu majeur de santé mentale.
Parrain de la Fondation pour la Recherche Médicale Thierry Lhermitte est allé à sa rencontre ce mois-ci, pour préparer sa Chronique santé pour « Grand Bien Vous Fasse ! » sur France Inter. Il nous raconte les enjeux de ces recherches capitales pour trouver de nouvelles options thérapeutiques pour les personnes en souffrance.

Thierry Lhermitte : Il s’agit de comprendre les conséquences à long terme de la maltraitance infantile sur le fonctionnement du cerveau. Les résultats dont je vais vous parler ont en grande partie été obtenus par Déa Slavova durant sa thèse, soutenue l’année dernière. Elle poursuit aujourd’hui ses travaux en postdoctorat dans le laboratoire.
Thierry Lhermitte : La maltraitance infantile désigne toutes les formes de mauvais traitements avant 18 ans : elle peut être physique, émotionnelle ou sexuelle, mais être aussi de la négligence. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (l’OMS), 3 enfants sur 4 subissent des punitions physiques ou de la violence psychologique entre 2 et 4 ans ! C’est donc un phénomène encore très présent dans nos sociétés.
Or cette maltraitance peut avoir des conséquences graves sur la vie future des enfants : elle engendre un stress qui peut interférer avec le développement cérébral et mener à des déficits sociaux, émotionnels et cognitifs. Ceux-ci à leur tour peuvent favoriser les comportements à risque et la dépression, avec un risque de suicide augmenté.
Ainsi on estime que la moitié des cas de dépression dans le monde sont la conséquence d’une maltraitance grave durant l’enfance.
Thierry Lhermitte : Oui, elle apparaît plus tôt dans la vie, elle a des symptômes plus sévères et elle est plus résistante aux traitements par antidépresseurs.
Thierry Lhermitte : Exactement. L’équipe a un point de départ : tous les enfants victimes de maltraitance ne développent pas de troubles psychiatriques, certains sont résilients. L’objectif est donc de comprendre les mécanismes d’adaptation qui permettent cette résilience. Avec l’idée, ensuite, de développer des stratégies pour traiter les patients, voire prévenir la dépression.
Thierry Lhermitte : L’équipe étudie le cerveau de personnes ayant subi une maltraitance dans l’enfance, ayant développé une dépression ou non. Ils proviennent de la banque de cerveau Douglas de Montréal.
Elle examine en particulier une zone du cerveau qui s’appelle le locus coeruleus (qui veut dire « tache bleue » en latin car c’est une zone pigmentée).
Cette zone se développe très tôt durant l’enfance. Elle est constituée de neurones qui fabriquent de la noradrénaline, une substance chimique qui agit partout dans le cerveau et a de multiples rôles, notamment dans l’éveil, la cognition, l’humeur, etc.
Le locus coeruleus est également impliqué dans le traitement des informations liées au stress. C’est donc une région qui pourrait être impliquée dans la vulnérabilité psychiatrique, mais aussi la résilience.
Thierry Lhermitte : Chez les personnes ayant subi une maltraitance infantile, les chercheurs ont observé une perte de neurones uniquement chez ceux qui avaient développé plus tard une dépression, mais pas chez les personnes résilientes. Ce qui suggère un mécanisme protecteur chez ces dernières.
De plus, l’analyse des gènes exprimés dans les neurones du locus coeruleus montrait chez les personnes dépressives que 6 gènes seulement différaient par rapport au groupe contrôle, tandis que chez les personnes résilientes 160 gènes étaient exprimés à des niveaux différents.
Cela suggère que ces gènes seraient impliqués dans la résilience.
Thierry Lhermitte : C’est extrêmement complexe, d’autant que le locus coeruleus est en fait une structure hétérogène, qui fonctionne différemment selon où on regarde. Et c’est encore mal connu, parce ce que cette hétérogénéité a été découverte il y a seulement une dizaine d’années !
Pour approfondir les mécanismes en jeu, l’équipe utilise des souris qui miment une négligence infantile avec des conséquences sur le comportement similaires à l’humain : l’anxiété, le type dépressif ou la résilience.
Dans ce modèle, les résultats chez les adultes montrent une différence entre les sexes : les neurones du locus coeruleus s’activent moins à la fois chez les mâles anxieux, mais aussi chez les femelles résilientes !
L’équipe d’Elsa Insingrini va maintenant analyser les gènes qui pourraient être en cause.
Les pistes à explorer sont encore nombreuses, mais quand les mécanismes de la résilience seront dévoilés, ce sera un grand pas vers de nouvelles options thérapeutiques pour les personnes en souffrance.
Pour avancer toujours plus vite, le soutien de partenaires est crucial, comme la Fondation Sisley d’Ornano, qui s’investit dans ce projet aux côtés de la Fondation pour la Recherche Médicale.
Newsletter
Restez informé(e) !
Abonnez-vous pour recevoir les actualités et communications de la FRM, les projets et découvertes sur toutes les maladies…
Maltraitance infantile : quand le cerveau révèle les mécanismes de la résilience face à la dépression
17 février 2026


Comprendre et cibler les métastases : la découverte clé de l’équipe de Raphaël Rodriguez
28 janvier 2026


Explorer les impacts de l’environnement sur la santé humaine en associant la biologie aux sciences humaines et sociales
18 juin 2025

