La recherche scientifique a-t-elle des limites ?
04 mars 2026


L’essor fulgurant de la recherche biomédicale, qu’il s’agisse de thérapie génique, de xénotransplantation ou des avancées autour du clonage, bouleverse notre rapport à l’innovation. Comment fixer des limites entre ce qui relève du progrès scientifique et d’une forme de risque pour le vivant ? Le point avec deux personnalités qui défendent une éthique de la responsabilité médicale et citoyenne.

Hervé Chneiweiss
Neurobiologiste et neurologue, directeur de recherche au CNRS. Président du Comité d’éthique de l’Inserm et du Comité de la recherche de la Fondation pour la Recherche Médicale.

Emmanuel Hirsch
Professeur émérite d’éthique médicale à l’université Paris-Saclay. Il a consacré sa carrière à étudier les enjeux humains du soin, de la recherche biomédicale et des politiques de santé.

Hervé Chneiweiss
La recherche n’a pas de limites, mais les chercheurs ont des responsabilités. Quand l’objet même de nos travaux expose potentiellement les individus ou la société, notre rôle est d’identifier ces risques et de proposer les modes de gouvernance susceptibles de les annuler ou de les réduire. En ce qui concerne la biologie de synthèse 1, notre compréhension du fonctionnement du vivant et notre maîtrise de l’ingénierie moléculaire doit servir à développer des stratégies thérapeutiques utiles au plus grand nombre. La question de la biologie miroir 2 est un exemple de notre responsabilité collective : les dangers sont tels, la disparition même du vivant, qu’aucun bénéfice ne peut les justifier. Certaines valeurs constituent des lignes rouges comme la dignité humaine et le respect de chaque individu. L’interdiction du clonage humain est le fruit de ce besoin de gouvernance internationale basé sur ces valeurs. La Convention d’Oviedo 3 en est l’incarnation. La révision régulière de la loi bioéthique permet de débattre de sujets de société comme la recherche sur l’embryon, la génétique, la procréation assistée ou encore l’intelligence artificielle médicale. Dès 2026, les états généraux de la bioéthique permettront la consultation publique. Tous ces sujets vont déterminer le monde dans lequel nous souhaitons vivre : ils doivent être au cœur de la discussion politique.
Emmanuel Hirsch
La liberté de la recherche est essentielle, mais elle n’est pas absolue. En interrogeant notre rapport au corps, à la maladie et à la mort, l’innovation biomédicale touche au cœur de la dignité humaine. Elle ne peut s’affranchir des valeurs de solidarité et d’équité qui fondent notre humanité, et doit s’inscrire dans un débat démocratique éclairé. Les progrès de la médecine ouvrent des perspectives immenses, mais aussi la tentation de l’illimité : guérir l’incurable, prolonger indéfiniment la vie. Il faut réaffirmer une éthique du discernement, seule garante d’une science responsable. Toute recherche impliquant la personne humaine doit être justifiée : quel objectif, quel bénéfice attendu, quels risques encourus ? Les équipes de recherche doivent concilier excellence scientifique et rigueur éthique en adossant leurs protocoles à une analyse anticipée de l’impact humain et sociétal, et en mobilisant les instances d’éthique qui valident la pertinence des études. Ce cadre s’appuie sur la loi de bioéthique et les grands textes internationaux, qui rappellent que la liberté scientifique va de pair avec des règles strictes de bonnes pratiques honorant les valeurs d’humanité. La thérapie génique, par exemple, porte ainsi des promesses de prises en charge inédites ; mais, imparfaitement maîtrisée, elle appelle à la plus grande prudence. L’innovation biomédicaledoit rester adossée à la conscience, car c’est elle qui lui donne sens et légitimité.
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