Regards croisés : comment lutter contre les inégalités sociales de santé ?

26 mai 2026

Les inégalités de santé représentent un enjeu majeur de justice sociale. La santé est un droit humain fondamental, et les inégalités faussent l’accès équitable de tous à la santé et aux soins. Si plusieurs facteurs à l’origine de ces écarts sont désormais identifiés, il reste nécessaire de comprendre les mécanismes profonds qui les créent et les entretiennent.

Décryptage grâce à deux experts : la sociologue Nathalie Bajos et l’épidémiologiste Cyrille Delpierre, engagés dans une réflexion globale sur les mécanismes de construction des inégalités de santé.

  • Portrait de Nathalie Bajos

    Nathalie Bajos

    Sociologue, directrice de recherche à l’Inserm, autrice de La production sociale des inégalités de santé (Collège de France)

  • Portrait de Cyrille Delpierre

    Cyrille Delpierre

    Épidémiologiste, directeur de recherche à l’Inserm, expert des déterminants sociaux et territoriaux de la santé

Nathalie Bajos

Jamais l’humanité n’a vécu en meilleure santé, et les écarts d’espérance de vie entre les différents pays du monde se sont réduits au fil du temps, même si nous ne sommes pas à l’abri de certains reculs, notamment au regard des enjeux environnementaux et politiques actuels.

Mais les inégalités de santé restent bien présentes dans tous les pays du monde. Elles sont produites socialement, façonnées par les rapports de domination qui renvoient à la classe sociale, au genre, à l’appartenance à une minorité racialisée, et dépendent des conditions de vie et de travail.

Comprendre la production de ces inégalités suppose, d’une part, une approche qui tient compte simultanément des différents rapports de domination et, d’autre part, d’analyser les effets cumulés des contraintes économiques, des discriminations et des environnements de travail ou de logement tout au long des trajectoires de vie. Agir efficacement nécessite d’intervenir en amont, sur les conditions de vie et l’accès aux droits, et pas seulement sur l’organisation des soins, qui n’en est que la partie la plus visible. La santé reflète les structures sociales : réduire les inégalités suppose de transformer en profondeur les environnements qui les produisent.

Cyrille Delpierre

Les inégalités sociales de santé ne surgissent pas à un moment donné : elles se construisent pas à pas, depuis la période prénatale jusqu’au grand âge, sous l’effet combiné de facteurs biologiques, sociaux et environnementaux.

Grossesse, petite enfance, scolarité, insertion professionnelle : chaque étape peut renforcer ou atténuer les éventuelles vulnérabilités. Les enfants exposés à la pauvreté ont, par exemple, moins de chances de réussite scolaire et des choix de vie plus restreints. De fait, l’être humain s’adapte à son environnement, ce dernier pouvant être plus ou moins favorable pour la santé.

En cas d’environnement défavorable, cette adaptation a un coût social et biologique, avec des conséquences physiques et psychologiques susceptibles de se transmettre sur plusieurs générations. Les conditions de vie finissent par s’inscrire dans le corps ; elles jouent sur la santé et influencent les mécanismes biologiques, dont certains peuvent se transmettre entre générations.

L’épidémiologie montre que ces chaînes de causalité expliquent, tout au long de la vie, la construction et la persistance, voire l’aggravation des écarts de santé entre groupes sociaux. Pour agir efficacement, il faut intervenir tôt et sur plusieurs fronts : réduction de la pauvreté, politiques éducatives, prévention précoce, amélioration des environnements de vie, réflexion sur l’urbanisme, meilleure prise en compte de la diversité des populations et de leurs besoins.

Il est bien question d’agir sur le plan politique, au sens étymologique du terme : une approche qui concerne l’individu au coeur de son environnement, dans toutes ses composantes. Les soins ne peuvent, à eux seuls, compenser des désavantages accumulés. Seule une action globale et coordonnée peut enrayer la reproduction des inégalités de santé de génération en génération.

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