Mis à jour le 27 mars 2019

Addictions : les dessous de la dépendance

Interview de Marina Carrère d'Encausse

Vous vous apprêtez à allumer une cigarette alors que vous savez pertinemment que c’est mauvais pour vous ? Vous en êtes à votre dixième verre alors que vous vous étiez juré de rester sobre ? C’est plus fort que vous parce que votre cerveau vous y pousse.
Marina Carrere d'Encausse, marraine de la FRM, interroge Philippe Faure, spécialiste des addictions qui nous explique pourquoi il est si difficile de lutter.
Dépendance au tabac

Que se passe-t-il dans le cerveau lorsque l’on devient accro ?

Philippe Faure : Toutes les substances addictives, comme le tabac, ont pour effet d’augmenter la production de dopamine. Quand cette molécule est libérée dans le cerveau, elle active le circuit de la récompense qui procure des sensations de plaisir et de bien-être.

En temps normal, ce circuit favorise les comportements liés à nos besoins fondamentaux en nous incitant à répéter les expériences plaisantes apprises au cours de la vie (prise d’un bon repas, relation sexuelle, etc.).

Les drogues détournent ce circuit en l’activant pour des comportements en réalité néfastes.

La répétition de ces activations conduit aussi à la mise en place de comportements compulsifs. En parallèle, les phénomènes de manque s’installent.

Comment expliquer cette déficience des systèmes de contrôle ?

P. F. : Pour le comprendre, il faut imaginer deux systèmes en conflits.

  • Le premier – le système 1 – produit des comportements de décisions rapides, basés sur l’habitude, fortement liés à l’émotion. Il est quasiment instinctif.
  • Le deuxième – le système 2 – est plus rationnel, plus réfléchi et donc, plus lent.

Le système rapide est très utile parce qu’il nous dispense d’avoir à réapprendre en permanence les mêmes choses. Il génère aussi des intuitions qui peuvent nous aider, mais aussi nous trahir. Le deuxième système (lent) doit pouvoir prendre le dessus sur le premier (rapide), afin de nous éviter certaines prises de décisions trop hâtives, ou lorsque les conditions changent. Or, la prise de drogue fragilise le système lent, et favorise le système rapide.

Ainsi, même si l’on est tout à fait conscient que la cigarette est toxique, cette information n’est pas prise en compte au moment de la décision d’allumer une cigarette, car le système 2, qui aurait dû la traiter, est affaibli et ne bloque pas le système 1.

C’est justement sur les mécanismes de décisions que portent vos travaux ?

P. F. : Tout à fait ! Dans notre laboratoire, nous essayons de découvrir comment la nicotine altère les mécanismes de prise de décision et favorise l’impulsivité, mais aussi comment elle est impliquée dans d’autres symptômes pathologiques. Par exemple, nous avons montré que l’exposition chronique à la nicotine augmente les effets du stress.

Or, de nombreux fumeurs fument précisément pour mieux gérer leur stress.

En fumant pour tenter de diminuer ce stress, ils entrent donc dans un véritable cercle vicieux !

Nous essayons donc de comprendre la construction de ces boucles de contrôle.

Ce n’est donc pas par manque de volonté que les fumeurs ne parviennent pas à arrêter de fumer ?

P. F. : Non ! Pour arrêter, il est important que le fumeur détermine dans quel contexte il allume une cigarette.

Puis, il doit essayer de changer ce contexte, de ne pas se retrouver dans une situation associée à une prise de cigarette…

L’aide d’un tabacologue est évidemment essentielle.

Certaines personnes sont-elles plus susceptibles de devenir dépendantes ?

P. F. : Oui, il existe des vulnérabilités, notamment génétiques : certaines mutations sur le récepteur de la nicotine, qui joue un rôle important dans la production de dopamine, influencent la consommation de nicotine.

D’autre part, le stress est un facteur qui favorise la dépendance.

Enfin, certains traits de caractère, comme l’impulsivité, sont associés à une augmentation de la prise de drogue.
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