Mis à jour le 30 octobre 2019

Allergies alimentaires : l’environnement mis en cause

Interview de Marina Carrère d'Encausse

Avec nos nouveaux modes de vie et d’alimentation, le nombre d’allergies alimentaires ne cesse de croître. Comment expliquer ce phénomène ?

Marina Carrere d'Encausse, marraine de la FRM, interroge le Pr Jocelyne Just, chef du service d’allergologie pédiatrique de l’hôpital Trousseau, à Paris, et vice-présidente de la Fédération française d’allergologie.

Qu’est-ce qu’une allergie alimentaire ? Comment la caractériser ?

Jocelyne Just : On parle d’allergie dès lors qu’une réponse anormale du système immunitaire est en cause. Le système immunitaire est composé d’une armée d’éléments qui reconnaissent et neutralisent les agents pathogènes (virus, bactéries, etc.). Parmi eux, différents types d’anticorps, dont l’immunoglobuline E (IgE). C’est elle qui est majoritairement à l’origine des allergies alimentaires.

Dans ce cas, l’IgE prend des protéines alimentaires parfaitement inoffensives pour des ennemis de l’organisme – ce sont les allergènes. Les réactions allergiques qui s’ensuivent varient, pouvant aller de simples vomissements ou diarrhées à un choc anaphylactique.

Parallèlement à ces allergies dites « médiées par les IgE », d’autres types d’allergies alimentaires ont récemment été identifiés, comme le syndrome d’entérocolite induit par les protéines alimentaires (ou SEIPA), notamment celles du lait, et dans lequel l’IgE n’est pas en cause.

Les symptômes sont alors uniquement digestifs et peuvent ressembler à ceux d’une gastro-entérite. Il ne faut pas confondre allergies et intolérances alimentaires. Dans l’intolérance, le système immunitaire n’est pas défaillant, c’est une enzyme qui n’est plus capable de traiter certains nutriments. Il s’agit souvent de sucres, comme le lactose.

De plus en plus de cas d’allergies alimentaires sont diagnostiqués. Comment expliquer cette augmentation ?

 J. J. : Les causes sont essentiellement d’ordre environnemental. Selon la théorie hygiéniste, corroborée par de nombreuses études scientifiques, le dérèglement du système immunitaire face à certaines protéines serait la conséquence d’un manque d’exposition aux microbes.

En l’absence de contact avec la nature ou avec les animaux, le microbiote s’appauvrirait. Or c’est un acteur clé dans l’immunité. Son appauvrissement entraînerait un dérèglement du système immunitaire, et avec lui l’apparition d’allergies voire de maladies autoimmunes. Les données épidémiologiques des pays industrialisés (États- Unis, Australie, États européens…) indiquent d’ailleurs clairement que le mode de vie occidental est corrélé à cette augmentation des allergies.

Outre la perte des facteurs protecteurs, nous sommes par ailleurs de plus en plus exposés à des facteurs amplificateurs, en premier lieu la pollution atmosphérique, qui peut modifier le microbiote.

Quels sont les principaux allergènes ?

J. J. : Tout dépend du régime alimentaire. Les populations sont plus susceptibles d’être hypersensibles aux aliments auxquels elles sont le plus exposées. Ainsi, chez les enfants, les trois principaux allergènes sont le lait, les oeufs et l’arachide. Chez les adultes, qui ont un régime alimentaire plus diversifié, les allergènes les plus courants sont le poisson, les crustacés et les fruits à coque (noix, cacahuète, pistache, etc.). Du fait de l’émergence de nouveaux régimes alimentaires – vegan, végétarien – on observe l’apparition d’allergènes inédits, comme les légumineuses…

Comment prévenir et traiter les allergies alimentaires ?

 J. J. : À l’échelle des populations, il faut diminuer les niveaux de pollution, végétaliser les environnements de vie, favoriser la biodiversité et ainsi le contact avec la nature. À l’échelle individuelle, des recommandations préventives existent : la femme enceinte ne doit pas suivre de régime alimentaire particulier et la diversification alimentaire doit se faire entre 4 et 6 mois chez le bébé afin d’introduire rapidement les aliments potentiellement allergisants (lait de vache, arachide, etc.).

Dans une importante étude réalisée en 2015, des chercheurs ont montré que des bébés exposés tôt à l’arachide avaient moins de risque de développer des allergies que les autres bébés. En termes de traitement, il y a tout d’abord l’éviction des allergènes. Il faut aussi apprendre à lire les étiquettes (14 allergisants doivent être systématiquement déclarés sur un emballage) et savoir reconnaître les signes de l’allergie.

Par la suite, de nombreuses allergies infantiles disparaissent d’elles-mêmes. Si elles ne guérissent pas, on peut envisager des désensibilisations, qui doivent être effectuées à l’hôpital et bien encadrées.

Sur quoi porte la recherche dans ce domaine ?

J. J. : Un axe de recherche suivi actuellement est le développement de méthodes diagnostiques plus sûres, c’est-à-dire qui ne nécessitent pas d’exposer le patient aux allergènes. L’allergologie moléculaire, une méthode qui permet d’étudier finement les allergènes, molécule par molécule, grâce à une prise de sang, s’inscrit dans ce cadre. Les scientifiques essaient également de comprendre pourquoi certaines personnes guérissent naturellement de leurs allergies.

D’autres travaux portent sur l’amélioration du protocole de désensibilisation. Enfin, un effort important est fourni pour étudier le microbiote et son rôle préventif. En complémentant le microbiote, et en palliant ainsi la perte des facteurs protecteurs, on espère prévenir voire guérir certaines allergies.  

#lexique
Lexique
Anticorps : protéine du système immunitaire qui détecte et neutralise les agents pathogènes de manière spécifique.

Choc anaphylactique : réaction allergique immédiate, violente et généralisée pouvant engager le pronostic vital.

Entérocolite : inflammation des muqueuses des intestins.

Microbiote : ensemble des micro-organismes vivant à la surface et à l’intérieur du corps humain.
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