Interview de Bruno Canard, spécialiste des coronavirus

« La recherche fondamentale est notre meilleure assurance à long terme contre les épidémies dues aux virus émergents, comme le coronavirus. »

Bruno Canard, spécialiste des coronavirus.

Bruno Canard est directeur de recherche CNRS dans le laboratoire « Architecture et fonction des macromolécules biologiques », à Marseille.
La FRM soutient son équipe depuis 2019 et lui a attribué 318 460 euros pour travailler sur 3 virus émergents, dont le coronavirus.

Comment le Covid-19 est-il apparu ?

Bruno Canard : « Le Covid-19 est une maladie infectieuse respiratoire due à un virus qui était jusqu’ici caché dans la nature.

Comme tous les virus qu’on qualifie d’émergents, il a réussi à passer la barrière des espèces, c’est-à-dire de l’animal à l’homme, a réussi à s’adapter à son nouvel hôte et se propage en ce moment dans la population. Son incidence qui était très faible jusqu’ici a brusquement augmenté.

Le COVID-19, pour CoronaVIrus Disease 2019, c’est le nom de la maladie. Le virus appartient à la grande famille des coronavirus, il s’appelle SAR-Cov-2. C’est un parent proche du virus responsable du syndrome respiratoire aigu, le SRAS, qui a sévi en 2003, mais ces virus sont différents ».

Pourquoi ce virus se propage-t-il aussi vite dans la population ?

BC : « Le virus du Covid-19 a une capacité exceptionnelle à se multiplier. Dans « un dé à coudre » de sécrétions nasales, il y a des centaines de milliards de particules virales. Et comme tous les virus respiratoires, il se transmet principalement dans des gouttelettes expulsées lorsqu’une personne infectée éternue ou tousse. Il est donc extrêmement transmissible.

Ces gouttelettes peuvent aussi se retrouver sur des objets qu’on peut alors toucher, et comme on a tendance à porter la main au visage, on peut de cette manière contracter le virus. La durée de vie d’un virus sur des surfaces est difficile à estimer, cela dépend de la quantité expulsée dans les gouttelettes, de la surface — si, par exemple, la surface est absorbante — de la saison, s’il est en plein soleil ou à l’ombre…

D’où les recommandations de se laver souvent les mains avec du savon ou avec une solution hydroalcoolique, pour tuer le virus et couper la transmission ».

Est-ce qu’il y a déjà eu des épidémies similaires ?

BC : «Si on se concentre sur la famille des coronavirus, oui, c’est la 3e épidémie grave à laquelle nous sommes confrontés.

Ce fut le cas en 2003 avec le SRAS-CoV, responsable du syndrome respiratoire aigu sévère, qui est apparu en Chine.

Puis en 2012, les premiers cas d’infection par le MERS-CoV sont apparus en Arabie Saoudite ; ce virus continue à se transmettre mais on compte peu de cas.

Le SARS-CoV-19 a émergé en Chine mi-décembre 2019 et se propage dans le monde depuis début 2020.

En tout cas, le COVID-19 n’est malheureusement ni la première ni la dernière épidémie de ce type ».

Où en est la recherche en termes de vaccin et de traitement ?

BC : « On ne connait pas bien le SARS-CoV-2, car il vient d’émerger, donc on ne peut pas fabriquer un vaccin rapidement. Dans le meilleur des cas, un vaccin sera produit d’ici 12 à 18 mois.

Mais j’alerte sur plusieurs points. Certains vaccins sont difficiles à développer, rappelons qu’on attend depuis 30 ans celui contre le sida ! Et si un vaccin anti-SARS-CoV-19 est développé, il ne servira à rien si le virus a totalement disparu dans quelques mois.

En 2003, c’est ce qui s’est passé avec le SRAS. Enormément d’argent a été dépensé pour faire un vaccin, pour se rendre compte en 2004 et 2005 que le virus avait disparu. Et c’est là que la recherche fondamentale est capitale: L’option du médicament, surtout en prophylaxie autour des premiers cas, est à privilégier. Contrairement à un vaccin qui sera efficace sur un type de coronavirus connu à l'avance, un médicament antiviral s’attaquera aux parties conservées de tous les coronavirus présents et à venir, celui du SRAS en 2003, celui qui sévit actuellement, et ceux que l'on ne connait pas encore.

C’est en étudiant son mode d’action et aussi sa structure que nous réussirons à mettre à disposition de tous les partenaires les données scientifiques nécessaires à l'élaboration d'un candidat médicament pour lutter contre tous les coronavirus ».


Peut-on prévoir l’émergence de nouveaux virus ?

BC : « C’était justement l’objet d’un projet européen collaboratif que j’ai monté au début des années 2000, avec Christian Cambillau. L’objectif était de se préparer au niveau scientifique à l’émergence de nouvelles épidémies virales.

Théoriquement, on peut assez rapidement préparer à une épidémie les hôpitaux, la population, les diagnostics… mais quand on veut développer un médicament, c’est en s’appuyant de la recherche au long cours, cela prend des années et ne se fait pas du jour au lendemain.

Avec Christian, nous avons imaginé d’étudier un virus à ARN de chaque grande famille : un coronavirus, un flavivirus — représentant Zika ou la Dengue —, un filovirus — représentant Ebola —, un virus de la famille de la rougeole, un alphavirus — représentant Chikungunya —, etc… Nous voulions notamment déterminer les structures tridimensionnelles de leurs protéines les plus conservées, classer leurs fonctions... collecter des données nécessaires à l’élaboration de médicaments. Nous nous étions dit que lorsqu’un nouveau virus apparaîtrait, il serait nécessairement proche de ceux que nous avions étudiés. Et comme l'étude portait sur les protéines les plus conservées, des médicaments auraient alors été prêts pour faire face aux prochaines épidémies, et un médicament élaboré 10 ou 15 ans à l'avance aurait fonctionné contre le COVID-19.

Puis en 2009, l’Europe et l’état français se sont désengagés de cette problématique ».

En quoi le soutien de la FRM est-il crucial pour vous ?

BC : « Nous sommes peu de laboratoires français experts sur le coronavirus et j’ai eu beaucoup de mal à maintenir des financements sur le long terme. Mon équipe a la chance d’être financée actuellement par la FRM. C’est un des rares organismes qui permet ce genre de recherche, celle qui prend des années. Les projets financés sont sélectionnés en toute indépendance, hors mode et urgence, avec une solide vision scientifique ».

Quelles recherches menez-vous actuellement grâce à ce financement ?

BC : « Mon équipe travaille sur 3 virus émergents : un coronavirus, un flavivirus et le virus Ebola.

Nous cherchons à comprendre comment leur machinerie réplique leur matériel génétique. Plus précisément, nous essayons de comprendre comment certaines enzymes virales reproduisent à l’identique aussi rapidement et avec autant de précision le matériel génétique viral, pourquoi certaines mutations virales apparaissent et permettent au virus de s’adapter, et comment ces enzymes, en « décorant » le matériel génétique du virus, lui permettent de se camoufler et leurrer le système immunitaire.

Cette machinerie à l’origine de la synthèse du matériel génétique du virus est très conservée entre les virus d’une même famille. Donc si l'on peut en déterminer précisément la structure et mieux comprendre son fonctionnement, on pourra réussir à trouver des molécules pour perturber le fonctionnement de cette machinerie. Ces molécules pourront ensuite être développées et améliorées par ces mêmes laboratoires ou d’autres collaborateurs pour en faire des candidats médicaments.

C'est la mission de la recherche fondamentale ».

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